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Maximum : réinventer la matière pour réinventer nos façons de produire

Atelier Maximum

Dans un paysage où la question des ressources devient centrale, certaines entreprises repensent les fondements mêmes de la production. Maximum fait partie de celles qui ouvrent de nouvelles voies. Depuis 2015, l’entreprise conçoit et fabrique du mobilier en série à partir des chutes, pertes et rebuts des productions industrielles. Fondé par Alban Tamalet, Romée de la Bigne et Basile de Gaulle, le studio d’Ivry-sur-Seine façonne l’ensemble de son mobilier exclusivement à partir de matières perdues : chutes de production, éléments post-usage, objets mis au rebut mais porteurs de potentiel.

Nous avons rencontré Romée de la Bigne, l’un des trois cofondateurs, pour comprendre comment cette démarche est née, comment elle s’incarne dans des objets concrets, et comment travailler avec la contrainte peut devenir un moteur d’innovation.

Repenser le déchet : la genèse d’une philosophie

Maximum naît sur les bancs d’une école de design, en manipulant les rebuts présents sur leur campus, les trois cofondateurs formulent une intuition fondatrice. « Nous nous sommes aperçus que les déchets portaient un fort potentiel créatif. Si on ne s’en occupe pas, ils sont problématiques. Si on s’en occupe, ils deviennent des solutions. », résume Romée de la Bigne.

Une découverte marquante accélère cette prise de conscience : des tubes à essai neufs, jetés sous blister par un laboratoire. En les transformant en stylos en verre rechargeables, ils découvrent un principe devenu fondateur : «Avec une matière devenue non désirable, on peut imaginer un produit désirable. Le design est un outil de transformation et de désirabilité.», formule-t-il. Ce geste inaugural ancre durablement l’idée que la ressource existe déjà. Il ne s’agit pas de décider d’un produit puis de chercher la matière, mais l’inverse.

Fondateurs Maximum

Concevoir avec la contrainte : une négociation permanente

Partir de la matière existante demande de se confronter à elle, de s’adapter à la contrainte et de produire autrement. «On ne part pas du recyclage au sens classique du terme. On travaille avec des matières déjà formées, pensées pour un usage. L’enjeu, c’est de négocier entre ce que la matière permet et ce qu’on cherche à atteindre. », explique Romée de la Bigne.

Ces objets ont été pensés pour une seule fonction. Les détourner exige d’en comprendre l’intelligence originelle, puis d’en déplacer les usages. «On doit concilier la matière disponible, qui impose ses conditions, avec notre mission : créer une marque de mobilier cohérente.», ajoute-t-il. Le design devient alors un travail de transformation intelligente, toujours ancré dans l’existant.

Artisans Maximum

Trois produits pour comprendre la démarche

1. Les assises Gravêne : faire de l’imprévu une singularité
Ce produit est issu d’une poudre plastique neuve, écartée pour de simples « erreurs » colorimétriques : des traces d’autres teintes mélangées dans les couleurs unies exigées par l’industrie. « Le défaut n’est que colorimétrique. Techniquement, c’est une matière neuve. », rappelle Romée de la Bigne.

Maximum choisit d’embrasser cette complexité. Les designers imaginent des chaises fondées sur le mélange des pigments : un motif mouvant, vibrant, impossible à reproduire à l’identique.
« On a décidé d’en faire un mélange explosif de couleurs pour que le défaut devienne une qualité. », affirme-t-il.

Ensemble de chaises Gravêne
Chaise Gravêne
Fabrication d'une chaise Gravêne

2. La table Clavex : détourner la robustesse industrielle
La table Clavex est constituée de modules d’échafaudage hors d’usage, dont les tubes et systèmes d’assemblage ont été conçus pour supporter des charges importantes avec une grande adaptabilité. «L’échafaudage est un système extrêmement robuste et adaptable, simple à monter et à démonter.», témoigne Romée de la Bigne.

Maximum utilise ces tubes et le système d’assemblage existant sur l’échafaudage pour constituer une ossature capable d’accueillir une large variété de plateaux : verre, composites, surfaces techniques. L’objet restitue l’intelligence constructive d’un système pensé pour le chantier, mais transposé dans un univers domestique ou professionnel.

Table clavex Maximum

3. Le Fauteuil Bultan : extraire la matière intacte du mobilier urbain
La majorité du temps, les barrières de sécurité de la Préfecture de police de Paris finissent à la déchetterie pour la même raison : leur base est tordue, mais le cadre, lui, reste intact. « Une toute petite zone défectueuse condamne l’ensemble. Si on détache le cadre, on obtient une matière parfaite, qui raconte déjà quelque chose. », raconte le designer.

Maximum récupère ce cadre et cintre le métal pour en faire la structure d’un fauteuil, dont la géométrie assume pleinement sa filiation avec l’espace public. La pièce porte la mémoire d’un usage collectif et s’inscrit dans une esthétique urbaine affirmée.

Fauteuil Bultan

La puissance narrative des matières techniques

Ce qui distingue Maximum ce n’est pas seulement l’objet final, mais leur capacité à appréhender un déchet comme une ressource qui raconte une histoire. « Les déchets industriels n’en sont pas réellement, ce sont souvent des matériaux d’une grande qualité, mis de côté malgré leur technicité, leur potentiel et leur histoire. », regrette Romée de la Bigne.

Fibres de carbone issues de l’aéronautique, textiles professionnels, billets broyés de la Banque de France… Maximum ne cherche pas à effacer la première vie de la matière, il n’y a pas de rupture entre la vie d’avant et d’après. Pour Romée de la Bigne, c’est même l’un des leviers les plus forts d’attachement aux objets : « Ce qui fait la valeur d’un objet, ce n’est pas seulement sa forme. C’est l’histoire qu’il porte, ce qu’il évoque émotionnellement. », ajoute-t-il.

Tabouret Maximum

Les défis d’une logistique de réemploi

Travailler avec la matière perdue, c’est accepter l’incertitude. Romée de la Bigne décrit ce phénomène comme une forme d’entropie naturelle : « Plus on s’éloigne de la fabrication d’origine, plus on multiplie les points de transformation. Et plus l’aléatoire augmente. » Cette réalité se manifeste à toutes les étapes : dans l’état physique des matériaux, dans leurs dimensions, dans les conditions d’accès et dans la possibilité même de récupérer la matière.

Certaines matières, comme les portes de bureau récupérées sur chantier, en sont l’illustration parfaite : Sur le papier, le gisement est immense et régulier. Dans les faits, chacune est un cas particulier. « La logistique devient très difficile à stabiliser, demandant une capacité d’adaptation permanente. », explique Romée de la Bigne. À cela s’ajoutent d’autres enjeux rarement visibles : la coordination avec les entreprises de déconstruction, l’anticipation des volumes, la nécessité de stocker des matériaux encombrants qui n’arrivent jamais au même rythme, ou encore l’obligation de documenter ce flux irrégulier pour garantir une production stable.

Ce sont précisément ces défis qui rendent le post-usage plus complexe que la chute de production. Les matières directement issues de l’industrie sont régulières, standardisées, facilement mobilisables. À l’inverse, les matières post-usage exigent une organisation faite d’ajustements permanents, d’allers-retours, de renoncements parfois. Mais c’est dans cette complexité que se trouvent, pour Maximum, les histoires les plus riches et les transformations les plus porteuses de sens.

Zoom sur lumière Maximum
Luminaire Maximum

Le textile : un nouvel alphabet esthétique

Avec les rebuts textiles, Maximum commence à explorer un terrain complexe : hétérogénéité des fibres, états variables, difficultés de tri. L’entreprise d’up-cycling crée un matériau composite capable d’absorber la diversité extrême des fibres post-usage.
Lorsque ce matériau provient de vêtements de sapeurs-pompiers, il dévoile un bleu profond piqué de filaments rouges, la signature du métier. « On préserve l’imagerie, la gamme colorimétrique, et la valeur de ces vêtements. », explique-t-il. La matière devient motif, mémoire, identité.

Textile par Maximum

Maximum propose un regard précieux : celui d’un système où l’innovation ne naît plus de la surproduction, mais du réemploi intelligent. En révélant la valeur esthétique, narrative et technique des matières perdues, le studio démontre qu’une autre voie est possible. Une voie où la création ne consiste plus à extraire, mais à prolonger, transformer et réinscrire la matière dans un cycle plus juste. Et c’est précisément dans cette capacité à réinventer l’existant que se dessine une réponse concrète et audacieuse aux défis contemporains du design.

 

Crédits photos :

©Maximum

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