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Sky(Lab) is the limit

Sky(Lab) is the limit

Entretien de Baptiste GEY, Architecte et Yann Costes, fondateur de l’agence digitale Newquest

Patriarche collabore depuis deux ans avec la Start-up NewQuest pour la conception de leur nouveau siège à Chambéry. Par-delà le processus de création archi tecturale, les échanges réguliers entre les structures ont permis de construire une culture commune du projet et de gommer la « frontière classique » entre concepteur et utilisateur. Yann Costes, fondateur et dirigeant (NewQuest) et Baptiste Gey architecte associé(Patriarche) nous livrent un extrait de leurs échanges croisés sur l’impact du numérique dans la conception et l’usage des espaces de travail.

- Extraits -
Nos deux métiers présentent des similitudes dansle processus de conception et de développement de solutions sur mesure pour des clients et des besoins différents dans chaque cas. L’exploration et le développement de solutions nouvel les sont devenues nécessaires dans chaque projet.
Pensez-vous que le digital (et les NTIC en général) influence, stimule ou au contraire contraint à cette course à l’innovation, à la nouveauté ? Est-ce que l’obsolescence rapide des solutions développées ne conduit pas à s’éloigner d’un projet, d’une vraie stratégie à court et moyen termes ?

Yann Costes : Le digital et le numérique ouvrent des portes jusque-là inaccessibles. Les technologies évoluent tous les jours, mais nous avons récemment passé un cap (dans les puissances de calcul, les débits, l’IOT) sans précédent qui permet de réfléchir au bâtiment uniquement à partir de son usage, quasiment sans limites fonctionnelles ou spatiales. Le digital va même aujourd’hui au-delà des écrans et on peut rendre un bâtiment intelligent dans son usage, dans les expériences qu’il propose uniquement grâce à des facteurs extérieurs et environnementaux.

 

Baptiste Gey : Le numérique et les nouvelles technologies en général stimulent et augmentent le champ des possibles dans le processus de conception architecturale. L’émergence du BIM et des outils logiciels qui peuvent communiquer entre eux pendant la conception et même ensuite, en exploitation et jusqu'à la fin du cycle de vie du bâtiment le démontre chaque jour. Sur l’enveloppe du bâtiment par exemple, les modèles numériques et le « pilotage intelligent » du bâtiment peuvent améliorer considérablement le confort thermique (protection / apports solaires, ventilation naturelle, etc) et la performance environnementale et énergétique du bâtiment. L’émergence de verres électrochromes dont la teinte varie électriquement en fonction de l’ensoleillement est un bon exemple du renouvellement continuel des solutions techniques au service de l’architecture. Mais dans ce foisonnement d’innovations, certaines sont plus structurantes ou pertinentes que d’autres. Aux architectes de garder du discernement et du « bon sens » pour faire le tri et ne pas tomber dans une « hyper technicisation » du bâtiment.

Jusqu’où pensez-vous que le numérique va pénétrer nos modes de vies et notre environnement de travail ?

Y.C. : Difficile de lutter encore : le numérique est partout. De nos jours quand on conçoit un bâtiment il est tout autant important de l’alimenter en fibre qu’en eau et électricité. Dans le tertiaire, on pense un bâtiment selon ses tronçons de navigations de communication, son accès et ses usages. Ce qui ne passe plus que par le digital. C’est d’ailleurs grâce à cette technologie que les espaces de coworking explosent : plus besoin d’un bureau fixe, les téléphones sont virtuels on peut travailler n’importe où sous couverture Wifi. La donnée est accessible partout permettant le travail dans n’importe quel contexte et partout.

B.G. : Le numérique révolutionne assez profondément nos manières de travailler et de vivre en général. Grâce aux smartphones et à la 4G il a fait rentrer une partie de notre bureau dans notre logement, induisant ainsi un brouillage temporel et spatial entre la sphère privée et professionnelle. Le coworking, le nomadisme et le télétravail croissent fortement, mais induisent dans le même temps un besoin de plus en plus fort de se réunir de partager et d’échanger dans un lieu physique ou virtuel qui reprend les codes classiques des espaces de rencontre, de réunion et d’échanges. Pour autant, la vitesse des bouleversements technologiques et informationnels rend très difficile de prévoir ou d’anticiper les évolutions et les besoins à venir autour de la généralisation du flex-office par exemple ou des espaces projets (conception – prototypage).

Jusqu’où pensez-vous que l’individu va accepter cette intrusion ou cette assistance augmentée (IA) dans nos espaces de travail ? Peut-on mieux accompagner les
« excès » de cette sur-connexion ?

Y.C. : N’avons-nous pas déjà passé le point de non-retour ? Gardons en tête que nous sommes privilégiés et que la population mondiale entière n’accède pas à l’information comme nous avons la chance de pouvoir le faire. Dans nos activités respectives l’outil de communication est, à minima, l’email. Dès lors qu’on a ce premier usage on rentre dans une mécanique numérique / digitale qui évolue s’enrichit et fait de plus en plus appel à de l’analyse de données. Comme tout excès et addiction la seule chose viable à faire est d’expliquer et permettre de comprendre : plus on comprend / maitrise ces technologies plus on donne la possibilité aux gens de connaitre les tenants et aboutissants, les risques et avantages. On entend souvent des tribunes ouvertes sur les grands méchants Google et Facebook. On oublie souvent de rappeler que ces services sont gratuits et permettent des usages qui étaient impossibles sans leur existence. Il y’a donc des contreparties oui certainement, mais n’oublions pas les progrès que ces structures nous ont fait accomplir. Google offre des services pour la plupart gratuits et utilisés par des milliards de personnes.

B.G : Cela peut et devra certainement être régulé prochainement. De manière collective ou individuelle d’ailleurs. On voit de plus en plus d'endroits, d’entreprises où l’usage des téléphones portables est interdit en réunion. Relégués dans une corbeille à l’entrée de la pièce, ils doivent permettre d’accroître la concentration des participants et ainsi l’efficacité de la réunion. En corolaire de l’hyperconnectivité des bâtiments se développent des nouvelles typologies d'espaces dans les entreprises : salles d’isolement ou de régénération, espaces de déconnexion (« Slow office ») ou cage de Faraday pour se protéger des ondes, etc. Mais en dehors des entreprises, la régulation est plus difficile à imaginer notamment dans les « nouveaux lieux de travail » (coworking, TGV, Avion, espaces publics…). Au point que certains invoquent la nécessité d’inscrire « le droit à la déconnexion » dans le code du travail.

Les évolutions des pratiques de travail et des technologies sont de plus en plus rapides, alors que l’architecture reste une discipline lente et laborieuse. Il peut se passer 3 à 4 ans entre l’idée et la concrétisation du projet. Avec un risque croissant que le bâtiment ne réponde plus aux attentes de l’utilisateur à sa livraison Dans ce contexte, pensez-vous que l’architecture a encore une capacité à stimuler les pratiques ou est-elle condamnée à fabriquer des « enveloppes génériques, évolutives et reconfigurables » ?

Y.C. : Les rythmes des projets sont en effet très différents. Dans notre activité quotidienne les demandes sont très changeantes, les technologies évoluent en permanence, tandis qu’en architecture
les méthodes prennent du temps, les contraintes sont lourdes et effectivement il se passe souvent pas mal de temps entre les premières ébauches d’un bâtiment et sa mise en service. L’arrivée du numérique dans l’architecture va sans doute un peu bouleverser les méthodes de conception. Mais en même temps, cette « lenteur » presque anachronique est intéressante pour nous. Elle pose la question du rôle de l’architecture dans ce mouvement perpétuel. Je suis convaincu qu’un bâtiment ne peut pas être qu’une « enveloppe générique » trop détachée de l’activité qu’il héberge et des pratiques de ses utilisateurs. Le lieu de travail est désormais un lieu de vie et doit être à ce titre « singulier » à l’image des utilisateurs qu’il accueille. Les « clients usagers » veulent
y trouver des services, des ambiances, des typologies d’espaces diversifiés. Mais il doit être dans le même temps capable d’évoluer, de se reconfigurer au gré des besoins. Il y a beaucoup à inventer dans ces demandes paradoxales…

B.G. : Je suis persuadé que l’architecture à -par essence - une capacité à stimuler les pratiques. La flexibilité, la modularité des espaces
n’est pas forcément synonyme de standardisation. Chaque projet est différent d’un autre car le contexte (le site, la culture, les hommes) et l’expression des besoins sont toujours singuliers. Un bâtiment -comme une entreprise ou une organisation- va réagir ou influencer l’îlot, le quartier ou la ville dans lequel il s’insère. Puisque chaque contexte est différent, chaque bâtiment devrait l’être. Et cela n’empêche pas, bien-sûr, de le penser comme un outil au service des usages qui évoluent dans le temps. L’exemple de Skylab est parlant. C’est avant tout un « bâtiment pionnier », très ancré dans un contexte urbain en profonde mutation (quartier gare de Chambéry). Ses formes sont dépendantes de son environnement, de la géométrie de la parcelle, du voisinage bâti, de l’orientation, de la perception que l’on peut en avoir depuis la ville. Ces « rondeurs », ces courbes invitent à la curiosité, au mouvement, à la découverte autour et au creux de ces volumes. Elles se retrouvent à l’intérieur car les circulations horizontales dans les étages sont aussi courbes, fluides, pensées comme des pistes de trottinettes sans cul de sac dans les couloirs. A l’intérieur, les déplacements y seront fluide, sans limite, à l’image du processus d’invention ou d’innovation.
Mais nous pourrions certainement aller encore plus loin dans cette recherche de modularité. Par exemple, la standardisation des hauteurs d’étages à 3,40m sur l’ensemble du bâtiment est-elle adaptée à un maximum d’usages, de configurations possibles ? A priori, non. L’introduction d’étages variables au sein d’un même bâtiment permettrait sans doute de démultiplier les usages possibles, à l’image des immeubles Haussmanniens qui connaissent plusieurs vies grâce à cette subtilité. Peut-être faudrait-il repenser le système constructif en imaginant des volumes sur double hauteur dans lesquels un plancher intermédiaire "léger" et "évolutif" pourrait s'adapter aux besoins. Autant de pistes à explorer pour bouleverser les réflexes et favoriser le retour d’une « architecture d’usages » au détriment d’une « architecture objet ».

Le numérique fait émerger des communautés d’acteurs rassemblés ponctuellement ou en permanence par une cause ou un projet commun. Chaque individu peut faire partie de plusieurs communautés (professionnelles, personnelles) en même temps dans des lieux (physiques ou virtuels) différents. Est-ce que vous croyez à la fin du modèle de l’entreprise tel qu’on le connaît depuis le début du XXème siècle ?

Y.C. : Je pense que le modèle de l’entreprise tel que nous le connaissons depuis le XIXème siècle est dépassé. Je crois surtout à la disparition définitive (enfin) de cette séparation entre d’un côté les dirigeants et de l’autre les dirigés. Une entreprise, quelle que soit sa taille et son activité est une démarche sociale, collaborative et commune. Bien sûr le dirigeant, mentor ou visionnaire continuera de donner un cap commun, une ambition mais l’équipe qui l’entoure se charge désormais de le challenger, de concrétiser ou de réorienter ce projet collectif. L’image du travail avec « les pensants » et les « exécutants » est révolue et il est temps que tout à chacun s’en rende compte : chaque collaborateur a le pouvoir d’influencer sur l’exploitation et les performances de l’entreprise quel que soit sa mission et son poste. Dans ce contexte, je pense que le bâtiment devient alors « le socle » de ce projet social commun : pas forcement pour gagner de nouveaux clients ou marchés mais pour permettre un épanouissement, une stimulation et un accomplissement de chaque membre de l’équipe au quotidien.

Pouvez-vous décrire brièvement trois typologies d’espaces / de lieux / d’endroits de travail dans 15 ans ? Dans l’entreprise, en dehors de l’entreprise ?

Y.C. : Dans le service comme nous ? À peu près partout. Dans l’industrie ça paraît plus complexe.

B.G : Dans le service, on peut déjà travailler partout et même travailler en équipe dès lors que l’on dispose d’une bonne connexion internet. C’est évident que ça ne s’applique pas à tous les métiers. Ce qui est commun en revanche c’est d’avoir besoin, pour à peu près tous les métiers, de lieux de rencontres et d’échanges, de lieux de formations, et de lieux pour s’isoler. Je pense que ce besoin sera toujours là dans 15 ans. Peut être sous d’autres formes, mais pour ces espaces là les réponses spatiales sont infinies et on peut laisser libre court à toutes les idées. En dehors de l'entreprise on peut déjà travailler (en étant "connecté") dans bien des endroits. Dans l'avion et dans le train, à la gare et à aéroport, dans les cafés et les laveries, chez soi évidemment, et dans des lieux plus adaptés dédiés aux "travailleurs de passage" où l'on peut rencontrer et échanger avec des co-workers et plus basiquement trouver une imprimante…3D évidemment puisque ça risque d’être la norme dans 15 ans !

Est-ce que vous avez intégré cette évolution majeure dans la définition du programme de NewQuest ?

Y.C. : Le projet de siège pour NewQuest n’est pas un projet immobilier classique, mais plutôt un partenaire, un outil pour créer une équipe,
un état d’esprit et un projet commun. Notre bâtiment c’est un peu comme notre vaisseau commun qui embarque chaque jour de nouveaux membres d’équipage. Chaque nouveau vaisseau se doit d’être encore plus puissant, robuste et innovant. Plus globalement, le programme intègre des surfaces bien supérieures à nos besoins réels ou modélisables. Cette générosité spatiale nous permet d’accueillir des partenaires, de faire émerger des communautés et des nouvelles synergies à proximité de notre activité principale.

B.G : Je pense que nous avions déjà franchi avec la première version du projet, une étape cruciale dans la conception d’un bâtiment innovant, mais qu’elle gagnera à s’enrichir des éléments issus de cette discussion !

 

PROPOS RECUEILLIS PAR THIBAULT NUGUE

n°16
WaMe 16
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