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Hypernomadisme ou le risque de l’île sociale ?

Hypernomadisme ou le risque de l’île sociale ?

La société contemporaine se digitalise de plus en plus et génère une nouvelle génération de travailleurs nomades, capables d’interagir avec plusieurs communautés, en permanence avec le monde entier, depuis leur domicile, leur lieu de villégiature, dans les transports comme depuis une île déserte. Cette montée en puissance du nomadisme bouleverse le rapport de l’Homme à l’entreprise entraînant de fait une obsolescence du modèle traditionnel de ses valeurs, traditionnellement incarnées dans un lieu physique. Pour autant, malgré cette transformation, la création de valeur dans l’entreprise repose(ra) toujours sur la capacité à provoquer des interactions entre les gens et donc sur la nécessité de remettre de la convivialité, de l’échange, de la rencontre et du confort au service de la performance individuelle et collective.

Loïc et Benjamin, deux « hypernomades » au quotidien s’interrogent et partagent leur vision des enjeux pour valoriser le nomadisme commeun atout pour l’entreprise et les territoires de demain :

Comment redonner un sens nouveau aux entreprises peuplées de digital nomads ? Comment développer des solutions centrées sur l’utilisateur en dépassant les outils et technologies pour recréer des écosystèmes fertiles et performants ? Comment le territoire et les métropoles doivent-elles passer de la « smart city » à la « UserFriendlyCity » (UFC) ?

#ToujoursConnecté - Une offre de solutions à la mobilité qui devient pléthorique et illisible

La barrière technologique est désormais dépassée : chacun peut disposer aujourd’hui à des coûts compétitifs d’outils de mobilité (smartphone, tablette, …) et de solutions lui permettant d’interagir en temps réel sur des projets communs quelle que soit sa localisation (skype, trello, slack, …). L’offre immobilière s’adapte avec retard à ses nouvelles pratiques de travail et la généralisation du « flex-office » en est une illustration probante. Le digital permet même une transition accélérée d’une logique de stock et de « propriété » - de ses bureaux, ses salariés… - à une logique de flux, de consommation, d’usagers d’espaces de travail, de talents, etc. Pour un travailleur nomade, son « offre immobilière » est en pleine « disruption », tout devient espace de travail et lieu de vie. Les concepts et les produits s’accumulent : coworking,desk-sharing, flex-office, incubateur, fablab, coworking dans les hubs de mobilité… Le logement devient de plus en plus souvent le premier et/ou le dernier espace de travail dans la journée, sans que ses caractéristiques n’aient drastiquement évoluées. Dans cette offre pléthorique et illisible, où est l’utilisateur et comment fait-il pour se repérer ? Il est globalement perdu ! Tout comme l’entreprise d’ailleurs. Comment doit-elle s’y prendre pour attirer et garder ses talents et assurer ainsi sa pérennité ?

#DroitALaDeconnexion - L’utilisateur et ses paradoxes.

Le numérique est porteur d’une culture de l’instantané dont l’utilisateur est simultanément générateur et victime. Il court en permanence après le temps, pour faire plus, plus vite, partout. Ses outils rendent son nomadisme plus confortable et permettent de travailler de partout, y compris en ayant l’impression d’être en « vacances » - car hors du cadre « normé d’une entreprise traditionnelle ». Le brouillage de plus en plus marqué entre la sphère privée et professionnelle pose la question de l’équilibre que chaque individu est capable de définir pour préserver un équilibre de vie et éviter les écueils de cette sur stimulation (avec risque de burn out).Et mon droit à la déconnexion ? Paradoxalement, en France, les managers n’incitent pas forcement leurs salariés à être connecté en permanence, mais ne leur autorisent pas vraiment le droit à la déconnexion. De la même manière, le jugement de la productivité et de la performance des salariés passent encore beaucoup par la sphère présentielle, difficile à évaluer dans le cas d’un nomade. L’instauration d’un pacte de confiance et de respect des impératifs de production et de vie personnelle est le seul rapport de gouvernance à établir désormais entre le manager et son salarié nomade.

#TousNomades – Un nomadisme comme norme qui pose des questions sur la performance à long terme des organisations

L’entreprise moderne doit être plus flexible. Ce mantra désormais généralisé pose la question en creux de la capacité du collaborateur à trouver sa place, tant humainement que physiquement dans l’organisation sachant que sa présence peut y être ponctuelle, voir sporadique. Dans ce contexte d’émergence d’un nomadisme de masse, quel est l’avenir du groupe oude la PME ? Y a-t-il un risque de sentiment « moins grand » d’appartenance à l’entreprise ? Les gains de performance individuelle au quotidien en mobilité sont-ils compatibles avec la création de valeur permise par un travail collectif et dans le cadre d’une culture d’entreprise porteuse de sens à moyen terme (VS modèles Uber d’indépendants sous une plateforme) ? L’architecture est capable – par nature- de proposer des espaces physiques diversifiés permettant à chacun de trouver un niveau de confort et d’appartenance (physique et symbolique) à l’entreprise – ou au projet commun. Encore faut-il comprendre finement les attentes de chacun pour éviter de galvauder et caricaturer les réponses spatiales en quelques archétypes du fun office : ambiance néo-industrielle, naturalité artificielle, espaces de jeux, survalorisation du rôle de l’architecture d’intérieure et du space planning... Encore faudrait-il également investir le champ aujourd’hui laissé aux seuls informaticiens de faire évoluer l’architecture et les fonctionnalités des espaces de travail collectifs virtuels…
Tout comme l’entreprise, elle doit chercher à définir une nouvelle posture et des nouvelles réponses pour maintenir et accroître la possibilité pour les collaborateurs de se rencontrer, d’échanger et de créer ensemble dans des échanges « inter-entreprises » mais également « intra-entreprise ».

#BonSens – Repenser l’offre des territoires (virtuels) & de ceux qui les design

Si la tentation de créer l’application « magique » est bien présente, la réponse à nos yeux dépasse les algorithmes et la technologie. A la manière dont la Sncf ou les constructeurs combinent aujourd’hui les solutions de mobilité, ou Amazon révolutionne le commerce, un nouveau « Blablawork » ou « Workify » n’est pas la seule option à envisager. Évidemment, aucune solution n’est exclusive ou universelle. Pour autant, la perspective de passer en mode « CAAS – City as a service» en remettant les solutions urbaines et territoriales au coeur de l’offre innovante d’espaces de travail permettrait de faire émerger à partir des deux questions suivantes une nouvelle offre nomade plus efficace et stimulante: quel est le mix programmatique et la bonne masse critique (logement, mobilité, pôle de vie, flex-office, détente / loisirs…) pour offrir une expérience de vie / du travail réellement nouvelle ? Comment faciliter l’émergence « d’écosystèmes » qui soient à la fois attractifs pour les « communautés de talents » et sécurisés pour les opérateurs immobiliers ? Dans cette perspective, l’architecture n’a de sens que si elle se concentre sur les usages et anticipe le passage de « métro / boulot / dodo » à « e-transport / entreprise(s) 3.0 / domicile connecté ». Pour ce faire, elle doit se poser les questions suivantes : comment adapter chacun des lieux à l’utilisation qui en est réellement faite ? faire du salon un espace de travail le jour et de convivialité le soir, de mes bureaux des lieux de calme et d’échange, des moyens / moments de transport à travailler, des espaces à la fois propices au repos et à un travail concentré… ? Comment « réenchanter » le bureau pour qu’il redonne envie aux travailleurs nomades d’y passer du temps avec leurs collègues/équipes projets?

- aménagement des espaces, choix du mobilier,  domotique, événementiel … dans les lieux résolument ouverts sur la ville versus les nouveaux sièges des GAFA en mode « ghetto » / « île sociale ».

n°16
WaMe 16
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